Le Congo indépendant perd l’un des témoins les plus actifs de sa vie politique nationale

IN MEMORIAM

ETIENNE TSHISEKEDI WA MULUMBA

 

Etienne Tshisekedi wa Mulumba, président de l’Union pour la démocratie et le progrès social et président du comité des sages du Rassemblement des forces politiques et sociales acquises au changement, est décédé à Bruxelles le mercredi 1er février 2017 dans la soirée, dans sa 85e année. En provenance du Congo, il s’y était récemment rendu auprès de ses médecins pour y subir un contrôle médical de routine. La mort l’arrache ainsi, à un moment inattendu, à l’affection de sa famille biologique et politique, de ses amis et admirateurs, de tout le peuple congolais qui avaient encore tant besoin de lui. Elle vient mettre un terme à une vie bien remplie où le service des hommes et du pays a tenu une très large part.

 

La Convention des Congolais de l’Étranger et, au-delà, la communauté diasporique congolaise tout entière, et tout le peuple congolais perdent en lui un homme politique qui avait été l’un des témoins les plus actifs de la vie politique nationale depuis l’accession de notre pays à l’indépendance et l’une des figures les plus remarquables du combat courageux pour la démocratisation du Congo, combat dont l’élan, comme on le sait, avait été stoppé par les avatars de la longue dictature de 32 ans de Joseph-Désiré Mobutu, entre 1965 et 1997, et par tout ce qui a suivi après. Cette perte incalculable est d’autant plus navrante qu’elle nous laisse sur un goût amer face au travail inachevé : elle est ressentie comme une injustice du destin, qui nous arrache l’homme de la situation au mauvais moment, alors que le navire Congo se trouve en pleine tempête, sans que l’issue soit connue, laquelle issue, mettant nos nerfs à rude épreuve, peut faire que nos lendemains seront peut-être des lendemains qui ne chantent pas.

 

Né dans le Kasaï profond, à Kananga, chef-lieu de l’actuelle Province du Kasaï central, le 14 décembre 1932, Etienne Tshisekedi wa Mulumba était le tout premier docteur en droit sorti de la jeune Université Lovanium de Léopoldville, que l’Eglise catholique belge venait de créer au Congo sur le modèle de l’Université catholique de Louvain, pour favoriser et accélérer l’émancipation du Congo, dans la suite logique de ce qu’on a appelé à l’époque le « Plan Van Bilsen ». Comme la plupart des gens de sa génération, il avait commencé sa carrière très jeune, dans un Congo nouvellement indépendant et cruellement en mal de cadres pour faire fonctionner l’Etat, sous l’épaule de son mentor Albert Kalonji Ditunga qui lui avait mis le pied à l’étrier. A part un court moment passé dans l’administration – entre 1961 et 1965, en tant que Recteur de l’Ecole nationale de droit et d’administration (ENDA), créée justement pour pallier au manque de cadres administratifs, à l’inspection des finances et au conseil d’administration d’Air zaïre –, le plus clair de cette longue carrière l’a été comme homme politique et homme d’Etat. Il fut tour à tour membre du collège des Commissaires généraux, ministre, ministre d’Etat, ambassadeur, député, vice-président du Parlement, Premier ministre, cofondateur de l’UDPS, président de l’UDPS, président du comité des sages du Rassemblement.

 

Ayant ainsi été au cœur de la vie publique congolaise dans toutes ses dimensions, il avait une connaissance intime du fonctionnement de nos institutions, c’est-à-dire en réalité leur dysfonctionnement tout court. Cette riche expérience avait affermi en lui la conviction, une fois pour toutes, qu’un Etat en construction, qui se veut moderne, doit être au service de la nation, et que seul un Etat réellement démocratique est à même de réussir le pari qui consiste à réaliser le progrès social pour tous ses sujets. C’est ce qui explique, entre autres, qu’en décembre 1980, le jour de la Saint-Sylvestre, à l’apogée même de la dictature de Mobutu, il fut l’un des ceux qui, avec courage et honnêteté, ont adressé une lettre ouverte à celui-ci, la Lettre des 13 parlementaires, qui dénonçait les dérives de la mauvaise gouvernance et de la politisation outrancière des institutions aux fins de servir les intérêts d’un homme et d’un clan, celui de ceux qui exercent le pouvoir.

 

Ni les intimidations, ni les emprisonnements, ni les tortures, ni les humiliations et autres sévices divers subis à cause de cette lettre ouverte, ni les coups fourrés reçus, ni les couleuvres avalées, n’avaient jamais réussi à faire dévier Etienne Tshisekedi du chemin de la recherche de la justice sociale qu’il s’était tracé en politique désormais plus que jamais, contrairement au comportement de plusieurs de ses compagnons de lutte. Dans les milieux politiques congolais habitués aux retournements de veste constants comme « atouts » garantissant les chances de la carrière et de l’ascension dans la carrière, ce sont le courage, l’abnégation, l’incorruptibilité, la constance dans la probité comme vertus de la personnalité de l’illustre disparu, vertus contraires à la culture ambiante, qui lui ont fait gagner dans le cœur du peuple congolais ses galons d’homme d’Etat incontournable pour le destin du pays, en qui le même peuple devait désormais, pendant plusieurs décennies, placer son espoir pour rompre définitivement avec les affres de la dictature. En plus de la confiance populaire dont il bénéficiait, ce sont ses mêmes qualités morales mises au service de la bonne cause qui feront d’Etienne Tshisekedi, jusqu’à sa mort, le chef incontesté et incontestable de l’UDPS depuis sa création le 15 février 1982, à l’exception de l’éphémère période où le parti fut dirigé par un directoire composé de Vincent Mbwankiem Niaroliem, Marcel Lihau Ebua, Frédéric Kibassa Maliba et Etienne Tshisekedi lui-même. Car on conviendra volontiers que toute vraie autorité s’acquiert par l’exemplarité. Dans ce métier difficile qu’est la politique parce qu’elle consiste à se frotter aux ego de tous ses pairs, son aura était grande. Elle était tellement grande qu’il était le seul homme du microcosme politique congolais capable de déplacer des marées humaines, de recevoir l’accueil des foules immenses pouvant facilement se chiffrer à des dizaines – voire des centaines – de milliers de personnes.

 

Etienne Tshisekedi n’aura pas eu la vie facile. Celui qui nous a quittés aujourd’hui n’a jamais laissé personne indifférent. Il a été sa vie durant l’objet d’attaques virulentes, y compris au-dessous de la ceinture, notoirement injustes, parce qu’il était d’un sacré courage tant en politique que sur le plan personnel, parce qu’il a été jusqu’au bout l’ennemi juré de la langue de bois, de la compromission, lui qui, pourtant, ne s’exprimait pas beaucoup, parce que c’était un homme qu’aucune adversité n’a jamais réussi à fléchir, qu’aucune intimidation n’a jamais réduit au silence, qu’aucune trahison n’est jamais parvenue à abattre. Il fallait un homme de cette trempe dans notre classe politique pour tenir le gouvernail de l’opposition et dresser le cap afin d’affronter les événements hostiles à la bonne marche du pays qui ont marqué notre histoire politique au cours de la seconde moitié du siècle dernier et de la première décennie de ce siècle.

 

Dans le marasme politico-médiatique congolais, cet homme taiseux se souciait de ne pas démonétiser la parole, il entendait lui restituer tout son sens, surtout en politique, si bien que, quand il parlait, il était cru parce que les Congolais le trouvaient simplement crédible. Et il ne parlait aux Congolais que quand il sentait qu’il avait vraiment quelque chose à leur dire. Il ne faisait pas de la « communication » politicienne. Ce souci du respect de la parole s’enracinait chez lui dans l’idée même qu’il se faisait de sa valeur : la parole doit être libératrice et concourir à l’efficacité de l’action. Il ne répondait jamais à ses détracteurs parce qu’il estimait que les répliques aux attaques étaient du temps perdu, et que son énergie ne pouvait être utilisée à bon escient que si elle était mise à contribution de tout ce qui était de nature à faire avancer la cause du Congo.

 

Mais, selon son entourage, celui que le destin avait ainsi préparé à l’épreuve, que l’amertume n’effleurait pas, restait pourtant un homme profondément sensible et très humain. Il rayonnait d’une paix intérieure qu’il savait faire partager autour de lui. Grand travailleur, mais jamais tendu, toujours à la tâche au cours d’une journée, il était pourtant toujours disponible. Il savait mettre à l’aise ceux qui l’approchaient et apparaissait avant tout comme un homme de relations, partageant les soucis ou les épreuves de ceux-ci avec une émouvante délicatesse. Il était aimable avec chacun. Même s’il pouvait de temps à autre s’impatienter, il ne manifestait jamais une quelconque amertume. Fidèle en amitié et sensible aux marques de sympathie et d’affection, cet homme savait quelquefois se montrer intransigeant dans les négociations avec ses pairs, quand il considérait que l’intérêt du peuple était en jeu. Simple, détaché, il était rayonnant de joie de vivre, mais savait attacher de l’importance au silence qui nourrit la réflexion. Présentant des facettes d’une personnalité complexe et même contrastée, faut-il le dire, il était pourtant, de l’avis de son entourage, uniformément égal à lui-même. Ceux qui l’ont bien connu garderont précieusement en leur mémoire un des aspects de cette riche personnalité qui s’est reflétée différemment, comme une même image en de multiples miroirs, chez ceux qui l’ont connu dans telle ou telle circonstance, telle ou telle tâche de sa vie de service.

 

Comme on l’a remarqué récemment, son sens légendaire du service, sa conception élevée du devoir, surtout quand il s’agissait de l’intérêt supérieur du pays, l’avait poussé à ne ménager aucun effort, une fois qu’il était sollicité, pour organiser autour de lui en une plateforme dénommée « Rassemblement », une très large partie de l’opposition politique jusque-là éclatée en plusieurs chapelles, afin de contribuer à la solution de l’impasse électorale que connaît le pays. Et ceci s’est fait au détriment de sa santé, qui était déjà fragilisée, comme on le sait, par les tortures répétées subies sous la dictature mobutiste. Serviteur fidèle, en toutes circonstances, telle était sans doute la trame de fond qui assura la solidité d’une existence où s’imprimèrent joies et peines sans que nul fil ne se rompit.

 

« Le Sphinx de Limete », craint par les puissants, adulé par les laissés-pour-compte qui l’affublaient toujours d’un « Ya Tshitshi » affectueux, mais respecté par tous, Etienne Tshisekedi, n’est plus là aujourd’hui. Il est allé rejoindre le monde des ancêtres. Paix à son âme ! Il va nous manquer. Il aura marqué de façon décisive l’histoire du Congo. Les Congolais reconnaissent unanimement aujourd’hui en Etienne Tshisekedi le « Père du processus de démocratisation » au Congo. Il appartiendra désormais aux historiens et aux autres chercheurs de restituer en toute objectivité la valeur exceptionnelle de cet homme. C’est dans la reconnaissance et l’admiration que nous pensons à lui. Le témoignage qu’i nous laisse d’une vie au service d’une cause, la promotion de la « démocratie » et du « progrès social » au Congo, reste fructueux pour toujours. Il l’est d’autant plus qu’il reste exemplaire pour tous les Congolais par les temps qui courent. Méditer les exemples de l’homme et de l’homme politique que nous pleurons, c’est déjà, pour nous Congolais, devenir meilleurs, c’est déjà nous placer dans la perspective d’engagement patriotique pour bâtir ensemble un Congo à visage humain, un Congo « plus beau qu’avant », comme nous le chantons dans notre Hymne national « Debout Congolais ».

 

Les croyants sont assurés, dans leur foi, qu’au terme d’un chemin de Damas que le Père éternel, Aeternus Pater, a voulu écourter, Etienne Tshisekedi wa Mulumba contemple dès à présent Celui qui lui avait donné cette énergie, cette conviction et cette clairvoyance pour se mettre au service du peuple congolais. Ceux qui ont eu l’occasion dans leur vie de l’approcher, ceux surtout qui ont eu le privilège de travailler avec lui, d’être à ses côtés, ses amis de l’UDPS, du Rassemblement, le pays tout entier lui doivent tous énormément pour tout ce qu’il a effectivement apporté, par son travail politique, par sa vision, à l’œuvre commune de reconstruction du Congo.

 

Nous avons conscience de n’avoir pas trouvé les mots qui eussent dû dire mieux ce que nous ressentons. Car des cœurs en deuil n’ont, hélas, pas l’inspiration des cœurs en fête. Etienne Tshisekedi wa Mulumba avait conquis les cœurs et l’attachement de tous ceux qui ne voient pas le Congo autrement qu’uni, acceptant de se réformer constamment, en marche, comme une grande nation, vers un destin glorieux. Le vide qu’il a laissé en partant est plein des semences fécondes que son œuvre a déposées dans la conscience congolaise. Quand viendra le temps des moissonneurs, souhaitons que justice soit rendue au défricheur qui aura été le principal artisan du combat, encore et toujours en cours, pour la démocratisation du Congo. Puissent ses continuateurs lui rendre l’hommage qu’il mérite en restant fidèles à son idéal !

 

Que ceux qui l’ont connu, aimé, admiré, ceux à qui il put faire quelque bien dans leur vie, rendre quelque service, en communion avec la Convention des Congolais de l’Étranger, prient le Seigneur de lui accorder, dans sa toute-puissante miséricorde, la récompense promise aux croyants et aux hommes de bonne volonté qui le servent avec sincérité, honnêteté et justice.

 

 

Genève, le 8 février 2017

 

Convention des Congolais de l’Étranger

CCE