Appel au réveil patriotique des forces vives de la RDC

 

Appel au réveil patriotique des forces vives de la RDC

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 Cet appel est un cri de détresse face à la gravité de la crise politique, économique et sociale qui accable le peuple congolais depuis tant et tant d’années. Nous devons y répondre au même titre que nous étions obligés de prendre les armes pour la libération contre le colonialisme et le néocolonialisme.

 

Il est aussi une contribution pour un débat nécessaire. Il fait le point, non avec l’intention d’arrêter toute réflexion et d’imposer le dogme, mais au contraire pour ouvrir le débat et aller de l’avant. De ce fait, il reste ouvert, proposé aux critiques et aux suggestions, pour être corrigé, complété, enrichi.

 C’est en ce sens que cet appel constitue un commencement vers l’élaboration de notre programme, en rapport permanent avec la vérification pratique de millions d’hommes et de femmes, pour un véritable changement.

 

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 Le sage a dit : le passé ce n’est pas ce qui s’est passé, c’est ce dont on se souvient. C’est à partir de là que s’impose le devoir de mémoire. Si nous voulons bâtir le présent pour un avenir meilleur, il nous faut avoir une pleine conscience des logiques structurelles et super-structurelles qui nous ont conduits là où nous sommes. Il nous faut avoir une conscience historique. Faute de quoi, nous, nos enfants et les enfants de nos enfants, considérés comme de vulgaires animaux parlant, nous continuerons à errer sur notre terre comme les animaux de nos forêts et nos savanes. Notre pays restera à jamais un «  no man’s land » soumis à l’exploitation et au pillage de n’importe quel aventurier : une jungle où les prédateurs font la loi !

 Malheureusement, force est de constater que la conscience historique manque cruellement auprès des acteurs politiques de notre pays, singulièrement ce qu’il est convenu d’appeler « intelligentsia » congolaise. C’est à peine s’ils arrivent à évoquer des anecdotes sur ce qui s’est passé. Toute stratégie est absente de leurs démarches, stratégie entendue comme choix d’opérations intellectuelles et opérations physiques parmi de multiples opérations réalisables. Ils se comportent constamment comme la queue prenante du néo-colonialisme.

 Une évidence pourtant ! Les misères et souffrances de notre peuple ont atteint une ampleur telle qu’il est nécessaire et urgent d’en éclairer les causes, de démasquer, pourchasser en tous repères et combattre sans répit les responsables de cette situation. Sortir notre peuple des profondeurs abyssales, le rendre prospère et puissant, tel est le sens de notre démarche.

 Notre pays est connu pour être un scandale géologique ; nous savons qu’il est aussi très riche sur le plan agricole : bref, reconnu comme « pays le plus riche du monde au Km² ». Cependant, sa population est paradoxalement l’une des plus pauvres du monde. Ce peuple qui, en particulier dans nos villes, respire un air infect, chargé d’odeurs nauséabondes dues aux ordures pourrissant à ciel ouvert dans les rues, les marchés et en pleines agglomérations, ce peuple là, c’est notre peuple, avec lui nous disons : ça suffit !

 Car, ces misères et souffrances ne sont pas une fatalité. Certes, elles sont le fait de pesanteurs historiques que sont l’esclavage et la colonisation. Mais, nous ne saurions nous complaire dans la posture de la victimisation. Cela ne peut continuellement servir d’alibi face à nos problèmes. Bien au contraire, une telle attitude figée conduit, à la longue, à la démobilisation des énergies nécessaires au réveil et au redressement de notre peuple. Du reste, les facteurs internes de cette déchéance sont aujourd’hui évidents, visibles, tangibles, palpables. Nous sommes convaincus que nos malheurs sont notre problème d’abord, encore et encore ! 

 Comment peut-on en douter devant le spectacle affligeant d’une caste d’hommes de rien pour qui le déshonneur est érigé en vertu ! Les acteurs formant cette caste sont les frères jumeaux de celle du régime précédent. Comme l’on sait, le régime de Mobutu s’est effondré lamentablement, mais cela n’a rien changé dans le fonds. Au contraire, une caste a remplacé une autre. La nouvelle caste s’est même empressée de réembaucher l’ancienne caste fraichement déchue.

 La dite « libération » était sensée nous apporter exemplarité et intégrité. Au lieu de cela, la société se retrouve, plus que jamais, placée sous le régime de la corruption et de la terreur. La comédie du « gouvernement » est ainsi plus pimentée qu’elle ne l’était pendant les 32 ans du mobutisme. Le pouvoir, que dis-je, la gouvernance du pays est occupée par une caste qui tourne en rond, sans projet pour le pays, se contentant de ramasser les miettes de la corruption, rançonnant quiconque cherche à investir, laissant aux frontières Est se dérouler impunément un génocide des plus atroces. Au centre de tout cela, une passion, une frénésie pour l’argent facile, une obsession pour les postes « ministériels » qui rapportent rapidement. Bref, enrichissement personnel par la corruption et accaparement des biens publics ! Pas d’Etat ! Un seul chef de meute venu de nulle part, inculte, incompétent, incapable.

 Dans ces conditions, la terreur, les tricheries aux « élections » (comme qui dirait à ciel ouvert), la corruption, omniprésente, sont, plus qu’avant, restées un instrument de gouvernement. Prospérant sur une pauvreté massive, la corruption est devenue l’un des plus puissants outils de contrôle social, servant à acheter les consciences, les servilités et les faveurs en tous genres. Classé dans le peloton de tête des pays les plus corrompus du monde, notre pays est gangrené jusqu’à la moelle. Jamais le favoritisme et le trafic d’influence n’ont connu un tel degré d’intensité. Ce constat terrible ne peut paraître sévère qu’aux aveugles.

 Souvent dans l’Histoire, les castes se sont montrées indignes de leur position, même si le contexte varie. Mais, toutes ne sont renouvelées ou balayées qu’à la faveur d’un bouleversement ou d’une révolution. Les hommes de rien, qui aujourd’hui font la honte de notre peuple, subiront le même sort !

 Nous, patriotes congolais,

Conscients des aspirations unanimes

de notre peuple à la paix et au développement,

Convaincus du bien fondé et de l’urgence de notre démarche,

Appelons à un élan patriotique pour la défense de nos intérêts vitaux.

 

Pour cause,

 Avec la chute du mobutisme, nous espérions, tous, un grand réveil et une renaissance du pays et de son peuple. Aujourd’hui, désillusions et regrets dominent, le pays est occupé, partagé entre pays voisins qui devaient être nos amis et frères. Le peuple semble condamné à se traîner douloureux et sanglant, supportant un joug après l’autre. Et de fait, l’accumulation des erreurs après l’indépendance est telle qu’aussi loin qu’on remonte dans la mémoire de notre pays, jamais nous n’avons atteint un tel degré de misères et de souffrances. La succession de défaites et d’humiliation qui nous accablent ne fait que révéler la profondeur de notre déchéance. Nous ne faisons que reculer, alors même que nous sommes déjà dans les bas-fonds. Est-ce à dire que l’espérance doit disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Le pays est-il définitivement dépecé en de petits morceaux tribaux, illustration d’un incroyable et insensé recul historique ? Non ! Rien n’est définitivement perdu. Nous pouvons encore sortir le pays des abysses. Mais, il faut pour cela que le pays se renouvelle, que ses fils et ses filles se redressent, il faut que se lève et vive un mouvement massif qui porte haut l’Union patriotique des Congolais.

 Pour la Paix,

 La Paix ! Parce que la solidarité et la fraternité africaines ne sont possibles qu’avec la paix. C’est aussi seulement avec la paix que nous pouvons prendre la voie du développement, lequel apporte l’épanouissement et le bien-être de chacun tout en garantissant la paix dont a soif notre peuple épuisé, harassé, martyrisé par les guerres successives, la paix que notre peuple exige de la façon la plus résolue. D’autant que la guerre n’est pas inévitable, parce qu’elle n’est pas le fruit de la fatalité. Ce sont des hommes qui ont provoqué, s’évertuent et s’obstinent à faire la guerre. Aussi, la volonté des hommes peut y mettre fin. Car, la guerre est un phénomène social, observable et soumis à des conditions et à des lois, même approximatives, que nous pouvons dominer, comme aujourd’hui sont dominés les torrents d’Inga. C’est donc nous-mêmes qui, de notre propre volonté, mettrons fin à la guerre et, si nous le voulons vraiment, la guerre actuelle peut être la dernière, parce qu’il faut qu’elle soit la dernière. Il va de soi qu’il ne s’agit pas d’attendre pour recevoir la paix comme un cadeau, mais de la conquérir.

 Nous savons qu’avec la paix, il y aura encore des querelles et des conflits d’intérêts comme il s’en produit à l’intérieur des familles et des nations. Car, la paix n’exige pas que chaque homme aime son voisin. Elle exige, par contre, que tous vivent de concert dans la tolérance mutuelle, soumettant les différends à un mode d’arbitrage juste et pacifique. L’Histoire nous apprend que les inimitiés entre nations comme entre individus ne sont pas éternelles, quel que soit l’enracinement des sympathies et des antipathies. Le cours du temps et des événements apporte souvent des modifications surprenantes aux relations entre nations. Aussi, nous ne faisons pas allusion au concept abstrait de la paix et de la bonne volonté universelle. Nous ne nions pas non plus la valeur des espoirs et des rêves, sans pour autant en faire notre but immédiat. Nous appelons à une paix plus pratique, plus accessible, fondée non sur une brusque mutation des ambitions humaines, mais sur une évolution graduelle des rapports humains, sur une série d’actions concrètes et d’accords effectifs répondant aux intérêts de tous. Car, pacifisme n’est pas seulement disposition d’esprit pacifique et amour de la paix, mais aussi foi en une méthode qui mène à la paix.

 

L’Union Patriotique des Congolais,

 L’union patriotique procède de notre volonté ardente de refuser la défaite. Elle n’a d’autre raison d’être que la lutte quotidienne sans cesse intensifiée, un refus de la défaite et de ses conséquences, une entrée volontaire dans le combat pour défendre nos intérêts vitaux. Elle se conçoit comme un vaste mouvement national, dégagé des tutelles étrangères, occupant tous les terrains, politique, culturel, économique et social, mobilisant les ressources immenses d’énergie de notre peuple pour la rénovation du pays. Liée aux aspirations unanimes de notre peuple à une profonde rénovation politique et sociale, elle se veut, à l’instar de notre fleuve Congo, la synthèse des organisations et courants différents, parfois antagoniques, captant des sources et affluents dispersés, originaires de couches sédimentaires variées. Synthèse qui, seule, pourra offrir rapidement à notre peuple la possibilité de retrouver son équilibre moral et social, la possibilité de donner enfin au monde l’image de sa grandeur et la preuve de son génie. 

 

 Parfois perçue par certains comme une rupture au niveau individuel, l’union patriotique prolonge au contraire les luttes antérieures et permet leurs possibilités ultérieures en sauvant la nation. Chacun peut donc s’engager individuellement ou collectivement dans cette union avec sa personnalité, sa sensibilité et aussi le poids de ses engagements antérieurs sans pour autant se renier. Cheminons à présent de la confusion à la lucidité, de l’impuissance à la capacité accomplie de changement.

 Que de temps perdu depuis ces jours triomphants de 1960 ! Or, seul un sursaut patriotique peut nous conduire à la paix. Nous souhaitons, nous appelons et accueillons avec reconnaissance les aides et secours que nous apportent les bonnes volontés extérieures pour aboutir à la paix. Mais, nous sommes conscients que de telles médiations n’ont d’efficacité que si nous nous ressaisissons devant l’enjeu national. Les véritables bâtisseurs et émissaires de la paix, c’est avant tout nous-mêmes. Normalement ce constat ne devait soulever aucune objection. Néanmoins, si l’on rejette cet impératif d’action qui n’est pas une trouvaille de l’esprit, mais une nécessité stratégique, une telle attitude correspond à rejeter la lutte elle-même pour s’abandonner aux éléments.

 Le drame, la faute, serait que les patriotes continuent à s’enfoncer la tête dans le sable à la manière de l’autruche. Notre tâche est de conjurer ce danger par l’appel à la conscience et à la volonté de tous, un appel à saisir cette nécessité qui s’impose à nous là, à l’instant. Sachant que l’éternité gît dans l’instant même, nulle part ailleurs, il faut la saisir maintenant, à l’instant. Différer, c’est rendre impossible, c’est donner ses chances à l’improbable. Or, le devenir de notre pays, la renaissance de l’Afrique s’inscrit dans le moment présent et lui seul. Et ce moment nous invite instamment à transcender nos divergences, souvent dérisoires, pour faire face à la nécessité. Le rapprochement, rendu nécessaire, des mouvements, des tendances et des partis dans la lutte patriotique, exprime une volonté politique déterminée, s’inscrivant dans le refus absolu de l’inacceptable. Nous devons donc, face aux misères provoquées, véritables insultes faites à l’espèce humaine, réagir d’abord et en priorité, toutes affaires cessantes, pour rétablir l’humanité.

 

Maîtres et non esclaves du passé.

 Sans doute, si la renaissance du Congo, jalon de la renaissance africaine, est bien notre but, alors la chose la moins avisée que nous puissions entreprendre est certainement la restauration du monde ancien, puisque la cause de notre défaite et de notre condition actuelle est à chercher dans ce monde là et nulle part ailleurs. Le poids du passé, ses vérités et ses erreurs, quiconque cherche le chemin du renouveau est confronté à tout cela. Néanmoins, nous ne devons pas rester esclaves du passé, bien au contraire, en nous retournant vers lui, nous devons nous en affranchir, le maîtriser et le mettre au service de notre devenir.

 Cela exige un mélange de vigilance, de conciliation, de force, de fermeté, ainsi qu’une réflexion et une attention soutenues. Ce faisant, nous devons traquer les causes politiques, économiques, sociales et culturelles qui ont permis tant d’aberrations. L’erreur serait de négliger les causes fondamentales pour s’acharner sur des individus. Agir de la sorte, c’est trouver à moindres frais un bouc émissaire, c’est élire sans risque une victime susceptible d’un sacrifice propitiatoire uniquement générateur de satisfactions symboliques. Il est temps d’abandonner cette fâcheuse mentalité fétichiste qui a causé notre perte. Prenons exemple sur Patrice Eméry LUMUMBA.

 En dehors des sentiers battus et des autoroutes mentales, la liberté, l’innovation inquiète, le choix angoisse. Devoir s’engager sur une voie à inventer réveille des terreurs enfouies, des fantasmes d’impuissance et des craintes alimentées par le risque de l’échec. Nous appelons à surmonter toutes ces pesanteurs. Tout naturellement, en adhérant à cette appel, abstenons-nous de toute colère et gardons-nous de jeter l’opprobre, n’ayons nul ressentiment si les autres ne pensent pas comme nous. Nous ne sommes pas nécessairement des sages et les autres ne sont pas nécessairement des sots. Il n’y a pas d’homme providentiel et envoyé des dieux. Nous ne sommes, tous, que des hommes ordinaires.

 En foi de quoi,

 Cet appel s’adresse à tous les patriotes, sans exclusive, qui se retrouvent dans les principes ci-dessus proclamés. Nous nous adressons aussi à tous ceux, Africains et amis du reste du monde, désireux de voir enfin la renaissance du cœur de l’Afrique et qui ne se satisfont plus de slogans incantatoires, de propos indignés et de colloques symboliques. Car, il est urgent de répondre à la demande d’une action efficace pour la paix et le développement en donnant corps au mouvement patriotique que notre peuple attend de tous ses vœux. 

 

Par

Anselme KABONGO Ntambwa Bilolo

Compagnon de Laurent KABILA

Commandant de la Résistance

Elu second de Kabila en 1979

Par ses pairs du Comité Central.