« Nous savons que dans une dictature, l’intérêt du peuple n’est jamais pris au sérieux »

Mgr Fridolin Ambongo, président de la commission Justice et paix en République démocratique du Congo

Mardi 3 février 2015, à la Maison de la conférence épiscopale de France

MgrAmbongo

Un évêque en moto : à en croire Mgr Fridolin Ambongo, il doit parfois se rabattre sur les deux roues, en l’absence de routes, pour effectuer des visites pastorales dans le diocèse de Kole (Kasaï oriental), dont il est administrateur. Mais c’est une autre course d’obstacles qui l’a amené à Paris. En tant que président de la Commission Justice et paix de la Conférence épiscopale nationale de la République démocratique du Congo (CENCO), il est très impliqué dans la campagne de l’Église catholique visant à défendre la Loi fondamentale du pays, qui interdit – notamment-  à un président de la République d’effectuer plus de deux mandats.

Le sujet est brûlant. Il a suscité en janvier 2015 des manifestations qui ont été brutalement réprimées à Kinshasa, faisant plusieurs dizaines de morts. Lors d’une conférence de presse au siège de la conférence épiscopale française, mardi 3 février, organisée avec le Secours catholique, Mgr Fridolin Ambongo, qui est également évêque du diocèse de Bokungu-Ikela (province de l’Équateur), a remis en perspective les événements récents et expliqué pourquoi l’Église catholique défendait ardemment la démocratie dans son pays.

« Le vent de la démocratie souffle à nouveau »

« Il se passe quelque chose d’important en Afrique », commence-t-il, devant une assistance en partie composée de Congolais de la diaspora. « Depuis les années 1990, le vent de la démocratie a été étouffé dans la majorité de nos pays. Or il souffle à nouveau, ce dont beaucoup de dirigeants ne se sont pas encore rendus compte. Il vient d’en bas, de la société, et non pas d’en haut, comme lors du discours de La Baule« .

« N’importe qui pouvait devenir président »

« Le peuple est en train de basculer », prévient Mgr Fridolin Ambongo. « Il avait la réputation d’être mou, passif, de s’accommoder de tout. N’importe qui pouvait devenir président. Or il est en train de relever la tête. Il ose s’exprimer. C’est un changement fondamental qui va en entrainer beaucoup d’autres. On l’a vu au Burkina, avec des événements que nous avons tous salués. On l’a vu dans notre pays, en RD Congo : le peuple a basculé. C’est pour nous un changement irréversible ».

« L’article 220 de la Constitution n’a pas été modifié »

« Le point de départ a été la volonté du président de se maintenir au-delà de ce qui est requis par la Loi fondamentale » explique-t-il. « Le pouvoir a utilisé deux moyens. Il a d’abord voulu changer la loi fondamentale et supprimer la limite des deux mandats qui figure dans l’article 220 de la Constitution. Le président Joseph Kabila est arrivé en 2001. Il est jeune – 43 ans. Veut-il encore rester 30 ans, 40 ans, 50 ans? Il a essayé d’obtenir cette modification du parlement mais ça n’a pas marché. Il y a eu une levée de boucliers de la société civile et surtout de l’Église catholique ».

« Une autre carte : un recensement général de la population »

« Il a alors joué une autre carte », raconte le président de la Commission Justice et paix. « Il a voulu conditionner le calendrier électoral – des élections locales en 2015, des élections législatives et présidentielle en 2016 – au déroulement d’un recensement général de la population, le premier depuis trois décennies. Or les statisticiens disent que cela prendrait quatre ou cinq ans, à cause du manque d’infrastructures adéquates dans le pays. Cela équivaudrait donc à un nouveau mandat complet, gratuit, pour le président ».

« Comme pasteurs, nous étions révoltés »

« Cela a provoqué des manifestations contre lesquelles le pouvoir a violemment réagi », gronde-t-il. « Rien qu’à Kinshasa, il y a eu au moins 43 morts. Le pouvoir n’a pas cherché à dialoguer. Il a sorti des chars de combat, que l’on préférerait voir à l’est du pays, où il y a encore tant de troubles. Moi, j’étais à Kinshasa à ce moment-là. Comme pasteurs, nous étions révoltés. Comment un régime peut-il sortir les armes contre des manifestants qui réclament plus de démocratie? »

« Étonné par la résistance de la population »

« En même temps, nous étions au comble de l’étonnement avec cette résistance de la population », souligne Mgr Fridolin Ambongo. « L’opposition, qui avait été si souvent ridiculisée, méprisée, a su organiser la contestation. Et le peuple a fait preuve de courage en osant se dresser malgré l’interdiction de manifester. Face à cette résistance, le pouvoir a dû faire marche arrière. L’alinéa 3 du paragraphe 8 du projet de loi contesté a été retiré à l’Assemblée ».

> Lire l’article de La Croix : A Kinshasa, le camp présidentiel fait marche arrière

« Quel joker le président Kabila a-t-il encore dans sa poche ? »

« Que va faire le pouvoir maintenant »? s’interroge l’évêque. « Quel joker a-t-il encore dans sa poche? Malgré ces deux échecs, il n’a pas renoncé à se maintenir. Nous avons deux indications de sa détermination. D’une part, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) n’a pas encore publié le calendrier électoral des deux prochaines années. D’autre part, nous-mêmes de la conférence épiscopale, nous avons rencontré le président Kabila au plus fort de la crise. Nous lui avons posé des questions, suggéré des solutions, et nous lui avons demandé : en 2016, vous retirez-vous ou pas? Il n’a pas clarifié sa position. C’est donc qu’il cherche encore un mécanisme qui lui permettrait de prolonger son mandat ».

« L’enjeu, c’est le respect de la Loi fondamentale »

« L’Église catholique ne se détermine pas par rapport au président Kabila en lui-même », a précisé Mgr Fridolin Ambongo lors d’un entretien à La Croix après la conférence de presse. « Il ne s’agit pas de dire : on est pour ou contre Kabila; il ne s’agit pas de faire le bilan de la gestion des années Kabila. L’enjeu, c’est le respect de la Loi fondamentale de notre pays qui dit : au Congo, on ne peut pas faire plus de deux mandats présidentiels. Le président Kabila est à la fin de son second mandat. Conformément à la loi fondamentale du pays, il ne peut plus se représenter ».

« L’Église participe à l’organisation de la cité »

« L’Église catholique est dans sa mission quand elle s’engage ainsi », assure-t-il. « L’Église est mère et éducatrice. Elle a le rôle d’accompagner le peuple vers plus de dignité, de respectabilité, ce qui manque aujourd’hui cruellement. L’Église ne fait pas de politique si cela signifie de participer à des élections pour devenir ministre, sénateur ou député… Mais elle fait de la politique si cela signifie participer à l’organisation de la cité pour que chacun puisse vivre dignement, conformément à l’image du Créateur, en prenant en compte les trois dimensions pointées par le pape Paul VI : l’économique, le politique et le socioculturel. L’Église ne peut pas ignorer la dimension politique de l’être humain ».

L’imbroglio autour de l’abbé Apollinaire Malumalu

Mgr Fridolin Ambongo est d’ailleurs revenu, en réponse à une question, sur l’imbroglio qui s’est noué autour de l’abbé Apollinaire Malumalu, prêtre catholique et président de la CENI. « En 2003, une commission électorale indépendante a été créée. Le pays était dans une phase de transition démocratique soutenu par l’Église catholique. Elle a alors donné son mandat à l’abbé Apollinaire Malumalu pour qu’il assume la présidence de la CEI. Mais cela s’est mal terminé », rapporte-t-il. « L’Église l’a exhorté à quitter sa fonction. Cela a pris du temps. Puis lorsque la CENI a pris la place de la CEI, l’Église catholique a refusé de présenter un religieux comme candidat à un poste dirigeant. Or d’autres confessions religieuses ont proposé l’abbé Malumalu, qui a accepté de présider la CENI contre notre volonté. Nous sommes à présent en train d’instruire un dossier contre lui ».

« Le mouvement doit être encouragé de l’extérieur »

Le président de la Commission Justice et paix de RD Congo était aussi à Paris pour participer au lancement d’une campagne, « Tournons la page », une large alliance d’associations, de syndicats, d’intellectuels, de responsables religieux, qui milite en faveur de l’alternance démocratique et contre le maintien au pouvoir illimité des dirigeants en Afrique. « Le peuple commence à se réveiller, à se redresser, mais ce mouvement doit être encouragé, accompagné de l’extérieur », explique-t-il. « Chez nous, l’opinion publique n’est pas organisée. Dès lors, s’il n’y a pas une caisse de résonance internationale, le pouvoir ne la prend pas en compte ».

> A retrouver : le site de la campagne « Tournons la page »

« Nous avons besoin de paroles fortes des Occidentaux »

« Nos efforts porteraient davantage s’ils étaient soutenus par des partenaires d’autres pays, d’autres sous-régions africaines, d’autres continents », insiste l’évêque, qui est aussi membre de l‘ordre des Frères mineurs capucins. « Alors nous sommes ici à Paris, après avoir été à Berlin et avant d’aller à Bruxelles, pour inciter les puissances occidentales à accompagner le mouvement populaire, à soutenir les efforts du peuple, notamment en prenant des positions claires sur le risque de changement constitutionnel, le risque d’exactions à l’encontre des manifestants qui veulent la démocratie, la liberté. Il faudrait que ces puissances surveillent de près le pouvoir et lui disent que s’il ne se comporte pas bien, il aura des problèmes. Nous avons besoin de paroles fortes, comme celle de François Hollande en novembre à Dakar. Songez qu’aucun responsable n’a été inquiété après les 43 morts de janvier à Kinshasa ».

« La démocratie est le meilleur régime »

« Nous pensons que si nous travaillons ainsi main dans la main, la voix du peuple deviendra plus forte », plaide Mgr Fridolin Ambongo, qui s’est rendu à l’automne dernier au Royaume Uni, aux États-Unis et au siège de l’ONU, à New York, où il a porté ce message avec d’autres responsables catholiques mais aussi des représentants d’Églises protestantes. « Nous pensons que la démocratie est le meilleur régime pour défendre et garantir l’intérêt supérieur du peuple. Nous avons déjà essayé toutes les formes de dictature, depuis l’époque du roi Léopold II jusqu’à maintenant. Nous savons que dans une dictature, l’ intérêt du peuple n’est jamais pris au sérieux ».

« Donner la voix au peuple »

« L’avantage de la démocratie, c’est de donner la voix au peuple pour qu’il puisse défendre ses propres intérêts », argumente-t-il. « Nous voyons cette réalité en Europe : grâce au processus de démocratisation en Occident, l’être humain a été libéré de beaucoup de contraintes et l’intérêt du peuple est devenu pratiquement l’unique raison d’être des hommes politiques. Ils se battent pour mieux servir leur peuple. Évidemment, avec des hauts et des bas, mais chez nous, c’est encore loin d’être le cas ».

« Pour la transparence dans la gestion des ressources naturelles »

Parmi ses nombreuses responsabilités, Mgr Fridolin Ambongo compte aussi celle de président de la Commission épiscopale pour les ressources naturelles de la CENCO. « Le combat pour l’instauration d’un régime politique démocratique n’aboutira pas si on ne met pas de l’ordre dans l’exploitation des ressources naturelles », prévient-il. « Il n’y aura pas de démocratie chez nous si on n’instaure pas la transparence dans la gestion de ces ressources. L’Europe doit être à la pointe de ce combat ».

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

 

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