ESSAI DE THÉORISATION DE L’ACTUALITÉ DU LUMUMBISME EN VUE DE L’ORGANISATION DE LA DIASPORA CONGOLAISE

(par le Pr Freddy MUKOYI )

 

 

 

 

Sommaire

       Introduction.….…….…………………………….........................................1

1.    CHOIX MÉTHODOLOGIQUE. 3

2.    BRÈVE CONTEXTUALISATION DE L’ÉMERGENCE DU LUMUMBISME. 4

3.    FONDEMENT IDÉOLOGIQUE DU LUMUMBISME. 5

3.1.   Principes du nationalisme et du patriotisme. 7

3.2.   Principe de participation citoyenne. 8

4.    CONTEMPORANÉITE DU LUMUMBISME À L’AUNE DE LA PROBLÉ- MATIQUE DE L’ENGAGEMENT PATRIOTIQUE DE LA DIASPORA.. 9

4.1.   Le lumumbisme comme l’un des outils pour lutter contre la crise. 9

4.2.   La problématique de la structuration et de l’engagement patriotique de la diaspora. 11

4.3.   Essai sur l’articulation de la pluralité de la diaspora congolaise. 13

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES. 14

RÉSUMÉ. 16

 

 

 

 

ESSAI DE THÉORISATION DE L’ACTUALITÉ DU LUMUMBISME EN VUE DE L’ORGANISATION DE LA DIASPORA CONGOLAISE

 

Introduction

L’exposé que j’ai l’honneur de vous présenter vise principalement à conceptualiser quelques idées politiques de Patrice Lumumba, et en cerner la pertinence dans le contexte d’aujourd’hui, afin de nous en inspirer dans la perspective de l’engagement patriotique de la diaspora congolaise

En préfaçant l’ouvrage de Jean Van Lierde, ami de Patrice Lumumba, Jean-Paul Sartre écrit : « Mort, Lumumba cesse d’être une personne pour devenir l’Afrique tout entière, avec sa volonté unitaire, la multiplicité de ses régimes sociaux et politiques, ses clivages, ses discordes, sa force et son impuissance[1]. » L’organisation des présentes assises, en ce 18 janvier, n’est pas un simple hasard, tant s’en faut. Elle nous permet de rendre hommage à ce combattant de la liberté que fut Patrice Lumumba et à son devancier, Simon Kimbangu. Au-delà de la commémoration rituelle du 17 janvier[2], cette journée s’inscrit dans une perspective de mobilisation et de sensibilisation de la diaspora congolaise en vue de la convocation des États généraux, lesquels devraient servir d’instrument stratégique à l’organisation efficiente de la diaspora congolaise et à son engagement patriotique. Autrement dit, ces assises entendent contribuer à la promotion d’une citoyenneté plus active de la communauté congolaise de l’étranger. Dès lors, c’est un truisme de dire que la thématique sous-tendant notre réflexion d’aujourd’hui vise à réactualiser le sens de l’engagement citoyen, du patriotisme, du nationalisme et du sacrifice, dont Simon Kimbangu et Patrice Lumumba constituent la symbolique personnalisée. En revisitant ces deux figures les plus emblématiques de la résistance congolaise, ces assises voudraient susciter une prise de conscience sur l’impératif d’un engagement patriotique de la communauté congolaise de l’étranger.

S’agissant de l’intitulé de mon exposé, je dois avouer que, lorsque la proposition m’a été faite d’intervenir dans le cadre de cette journée, j’ai beaucoup hésité quant au choix d’une thématique susceptible de traduire une certaine corrélation entre l’historicité du combat de Patrice Lumumba et l’orientation téléologique de la diaspora congolaise. Aussi, ai-je délibérément opté pour un essai de théorisation de l’actualité du lumumbisme en vue de l’organisation de la diaspora, car, au regard des travaux et de la littérature qui lui sont consacrés, ce néologisme doctrinal revêt une signification qui va au-delà de la personne de Lumumba. En effet, le lumumbisme incarne les multiples formes de résistance congolaise, avant et après Lumumba, contre l’oppression, les injustices sociales et l’autoritarisme. Certes, l’intitulé de notre propos peut paraître a priori rébarbatif, voire discutable. Cependant, il a le mérite de se poser comme un défi épistémologique, et nous entendons le relever.

Au terme de cette introduction nous voudrions articuler notre exposé sur les quatre volets suivants :

  • le choix méthodologique,
  • une brève contextualisation de l’émergence du lumumbisme,
  • le fondement idéologique du lumumbisme,
  • la contemporanéité du lumumbisme à l’aune de la problématique de l’engagement patriotique de la diaspora congolaise.
  1. CHOIX MÉTHODOLOGIQUE

Nous voudrions exceptionnellement faire une brève incursion dans ce champ réservé traditionnellement à d’autres contextes de recherche. Précisons d’emblée, par acquit de conscience, que notre tentative de théorisation de la pensée politique de Lumumba ne peut échapper à une certaine idéalisation, entendue comme outil conceptuel ou construction rationnelle servant de moyen heuristique, qui consiste à accentuer certains aspects d’une réalité pour une meilleure représentation. Pour ce faire, notre démarche entend repérer quelques principes fondamentaux du lumumbisme, en dégager la quintessence au regard de leur contexte historique et, enfin, effectuer une mise en perspective. Cette opération doit prendre en compte la multidimensionnalité de la problématique de l’engagement de la diaspora congolaise dans le processus de restauration de la république. Dans cette optique, la république se définit notamment comme un régime politique fondé sur la souveraineté populaire, le peuple étant la source autonome du pouvoir politique. En d’autres termes, c’est un régime où les gouvernants exercent le pouvoir, non pas en vertu d’un droit propre, mais plutôt en vertu d’un mandat conféré démocratiquement par le corps social. Considérée comme consécration de la primauté du bien commun sur les intérêts personnels, la république est la négation de toute forme de monarchie et de dictature[3]. Dès lors, si l’on considère le contexte de l’émergence du lumumbisme, notre démarche ne peut éluder l’approche de l’histoire immédiate, et cela pour deux raisons principales. La première est que la pensée politique de Lumumba que nous examinons et son contexte de colonisation relèvent incontestablement d’une période contemporaine, autrement dit, de l’« histoire du présent[4] ». Ce contexte historique et les faits qui en découlent ont été vécus par nous, en tant qu’observateurs, ou par les principaux témoins, en tant que sources, et ceux-ci peuvent contester certaines interprétations considérées comme erronées. Cette approche nous permet de « dégager les lignes de force de cette histoire en train de se faire et de discerner les risques et les enjeux que recèlent notre passé immédiat et notre présent (…) »[5] . La seconde raison s’explique par le fait que l’histoire immédiate, selon l’un de ses théoriciens, le sociologue belge Benoît Verhaegen, se veut résolument tournée vers une pratique sociale et politique engagée dans une dynamique de transformation de la société[6]. De surcroît, cette approche voudrait qu’en questionnant les faits historiques, l’on substitue le principe de neutralité axiologique[7] au principe de l’engagement politique en vue de contribuer à un avenir meilleur[8]. Notre orientation méthodologique suggère, à l’instar des plus célèbres historiens de l’immédiat, tels Hérodote, Thucydide et Polybe, que la compréhension des événements historiques nous serve à rendre meilleur le présent. D’où l’objectif de cette journée : revisiter les icônes de la résistance congolaise, pour nous en inspirer et restaurer la république.

  1. BRÈVE CONTEXTUALISATION DE L’ÉMERGENCE DU LUMUMBISME

Il est aisé de constater que les principes et les valeurs constitutifs du lumumbisme n’ont pas émergé ex nihilo. En effet, la violence physique et symbolique du dispositif institutionnel colonial a suscité des frustrations, mais aussi une prise de conscience chez bon nombre de colonisés, en l’occurrence Simon Kimbangu dans le registre spirituel et Patrice Lumumba, dont le processus de socialisation politique et d’idéologisation devait répondre à de multiples défis. Le contenu opératoire des principes, tels le nationalisme, le patriotisme et l’unité nationale, ne peut être appréhendé qu’au regard des mécanismes oppressifs et des stratégies déployées par la puissance colonisatrice pour pérenniser sa domination. Ainsi, comme le souligne le professeur Crawford Young, « le refus opposé par l’administration coloniale à toute existence de partis politiques africains jusqu’après les élections avait eu pour effet de canaliser les meilleurs leaders et toutes les forces d’organisation vers les associations tribales[9] », favorisant ainsi a posteriori le développement du tribalisme au détriment de la conscience nationale en gestation. D’autres facteurs, notamment les pièges institués dans le cadre de la loi fondamentale[10], tels que l’imposition du régime politique fondé sur le parlementarisme orléaniste[11] et les structures de l’État inappropriées au contexte du Congo des années 60, expliquent l’impératif de certains principes pour déjouer les manœuvres des ennemis du peuple congolais. Comme nous pouvons le constater, le lumumbisme ne peut être appréhendé avec pertinence que lorsque l’on se situe dans le contexte historique de la colonisation et de la décolonisation du Congo. Cette contextualisation suppose un regard sur l’environnement sociopolitique et institutionnel. Les succès et les échecs relatifs du combat politique mené par Patrice Lumumba traduisent en quelque sorte l’interaction entre les différents enjeux qui prévalaient tant au niveau national qu’international. Ces différents enjeux vont présider à la construction de la thématique discursive de Lumumba que nous allons voir maintenant.

  1. FONDEMENT IDÉOLOGIQUE DU LUMUMBISME

De nos jours, la science politique anglo-saxonne positiviste et béhavioriste estime qu’un déclin irrémédiable des idéologies s’opère dans des sociétés industrielles rationnelles et « désenchantées »[12]. Le collectivisme, faute d’avoir créé un homme nouveau, n’est pas parvenu à lui apporter un ancrage idéologique effectif. Ces désillusions ont conduit certains à célébrer le triomphe absolu et définitif du libéralisme comme panacée, alors que la grande crise financière de cette dernière décennie et d’autres événements à travers le monde apportent un cinglant démenti. Par ailleurs, les conflits sanglants en Afrique, les massacres des populations civiles, les viols massifs et l’instabilité politique endémique posent l’hypothèse de l’ingouvernabilité de nos sociétés et, partant, questionnent le génie africain sur l’impératif de la fabrique d’idées ou d’institutions politiques idoines. Prenant à contre-pied le postulat de l’essoufflement des idéologies, le doyen Pierre Pactet affirme que toute société repose sur un système de valeurs que le pouvoir politique doit prendre en compte[13]. En tant que système d’idées ou ensemble de convictions et d’expressions à caractère symbolique qui permet d’évaluer et d’interpréter le monde en fonction d’un certain modèle[14], l’idéologie contribue à la lisibilité et à la légitimation de l’action politique. Considéré sous ce prisme, le lumumbisme revisité peut nous[15] servir d’aiguillon dans la perspective de l’engagement patriotique de la diaspora.

Alors, qu’est-ce que le lumumbisme ? Au premier abord, il convient de préciser que le lumumbisme n’est pas une idéologie dogmatique figée. En se référant à l’action, aux idées de Patrice  Lumumba ainsi qu’à la littérature qui lui est consacrée, le lumumbisme revêt à la fois les caractéristiques d’une philosophie politique et celles de la praxis. C’est une conception politique fondée sur un ensemble de valeurs et de principes à partir desquels nous nous interrogeons sur les conditions de notre existence au sein de la société, en vue d’un plein épanouissement.

La pertinence politique du lumumbisme réside dans sa capacité intrinsèque d’adaptation constante à l’évolution de la société, tout en préservant l’intangibilité de son noyau doctrinal, dont les principes et les valeurs constitutifs sont notamment :

  • Le nationalisme et le patriotisme qui privilégient respectivement l’intérêt supérieur de la nation dans tous les domaines et la manifestation effective de l’amour de la de patrie. À ce titre, Lumumba dira à Thomas Kanza qui craignait pour sa vie : « Vous réaliserez assez difficilement comment je suis arrivé à la conclusion qu’un de nous doit mourir pour sauver la cause de la patrie[16]. »
  • La souveraineté nationale, indissociable de la revendication de l’indépendance et du refus de toute forme de domination des puissances étrangères. Au cours de son discours du 28 décembre 1958 à Léopoldville, Lumumba déclara entre autres : « La notion de la souveraineté belge au Congo doit également disparaître du vocabulaire colonial. Le Congo n’est pas propriété belge ; c’est un pays comme tout autre qui doit jouir de sa souveraineté, comme la Belgique jouit de la sienne[17]. » Plus tard, à la Table ronde à Bruxelles (27 janv.1960), il dira : « Cette indépendance, nous voulons qu’elle soit une indépendance réelle et non une indépendance de façade[18]. »
  • L’unité nationale, à savoir le refus de la balkanisation du territoire national et la promotion de la cohésion sociale et de l’intégration nationale. « Nous voulons aussi, selon Lumumba, dans l’intérêt suprême de notre pays, que le Congo indépendant soit uni : cette unité est non seulement nécessaire, mais indispensable à l’harmonieux développement économique, social et politique du Congo. Cette unité doit s’accompagner d’une décentralisation qui tiendra compte de la diversité que présente la grande nation congolaise[19]. » 
  • Le panafricanisme, prônant la nécessité d’une véritable solidarité et d’une unité africaine par les mécanismes d’intégration régionale. Dans cette optique, Lumumba déclara le 22 mars 1959, lors du séminaire international d’Ibadan (Nigeria) : « La solidarité africaine doit se concrétiser aujourd’hui dans les faits et dans les actes. Nous devons former un bloc pour prouver au monde notre fraternité[20]. »
  • La justice sociale, synonyme de lutte contre les inégalités sous toutes leurs formes. En présentant le programme d’action de son mouvement à la Conférence d’Accra (Ghana) en 1958, Lumumba indiquera que son parti fonde son action notamment sur « l’égalité des citoyens, sans discrimination aucune[21] ».
  • Le neutralisme positif, prôné en 1955 lors de la Conférence de Bandung, qui constitue le fondement de la doctrine de non-alignement. Ainsi, Lumumba déclara quelques jours avant sa mort, dans son ultime message : « Nous avons également opté pour la politique de neutralisme positif et, dans ce neutralisme positif, nous entendons entretenir des relations d’amitié avec toutes les nations qui respectent notre souveraineté et notre dignité sans s’ingérer dans nos affaires de quelque manière que ce soit[22]. »
  • La participation citoyenne[23], attachée à la promotion d’une citoyenneté plus active. Lumumba revendique, à travers son ouvrage Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé ?, que tout Congolais qui le désire puisse participer à la gestion des affaires de sa collectivité.

Comme nous venons de le présenter très partiellement, au-delà d’une rhétorique politicienne, la dimension empirique du lumumbisme nous renvoie aux actions politiques, à la résistance et au sacrifice suprême consenti. Sans pour autant nous attarder sur la clarification conceptuelle de l’ensemble des valeurs et principes fondamentaux du lumumbisme, nous allons nous focaliser plus précisément sur les principes du nationalisme, du patriotisme et de la participation citoyenne.

3.1.  Principes du nationalisme et du patriotisme

Dans un message adressé à sa femme quelques jours avant son assassinat, Patrice Lumumba déclara : « Ni brutalité, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays plutôt que de vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés[24]. » Ces paroles émouvantes résonnent encore aujourd’hui comme une interpellation de la conscience collective du peuple congolais. Le nationalisme et le patriotisme de Patrice  Lumumba sont consubstantiellement liés aux principes de l’indépendance et de l’unité nationale, car c’est au nom du nationalisme que le peuple colonisé s’est mobilisé pour revendiquer l’indépendance. C’est aussi au nom du nationalisme que Lumumba mena son combat contre la balkanisation du Congo et la gangrène du tribalisme. À ce titre, le professeur Pierre-François Gonidec écrit : « Le nationalisme est la volonté du pays colonisé, en lutte contre l’État colonial, pour obtenir la restauration ou la reconnaissance effective de sa qualité d’État souverain et, l’ayant obtenue, de la maintenir et de la rendre effective[25]. » En s’inscrivant dans une perspective universaliste, Pierre de Senarclens et Yohan Ariffin observent que, depuis la Révolution française, la construction des États modernes a été intimement liée à l’idée de nation et au développement du nationalisme[26]. Cependant, si l’on se démarque des impératifs de décolonisation et de territorialisation, que signifient le nationalisme et le patriotisme ? Selon le Dictionnaire de la pensée politique, le nationalisme, en tant que doctrine universelle, se définit comme la loyauté que manifestent les citoyens à leur nation. En tant qu’idéologie, le nationalisme est la consécration de la primauté de l’intérêt national. Cela implique la combinaison fonctionnelle de trois facteurs : sentiment national, comme référence à la nature affective ; conscience nationale, comme référence à la nature psychologique ; identité nationale, comme référence à la nature anthropo-sociologique[27]. Dans le domaine des relations internationales, « l’intérêt national  constitue ainsi une variable indépendante, explicative et fondatrice de la politique étrangère »[28]. Il est le fondement doctrinal du « courant  réaliste », dont les racines remontent à Thucydide, Machiavel et Hobbes. Par ailleurs, le nationalisme a été souvent confondu avec le patriotisme. Or, ce dernier est davantage un sentiment qu’une idée politique, même s’il peut pousser des individus à des actions de diverses manières. Les travaux de Jean Touchard établissent une distinction entre nationalisme et patriotisme : le nationalisme se définit comme un ensemble de doctrines centrées sur la défense des intérêts nationaux au-dessus de tout et à tout prix, alors que le patriotisme se définit comme les diverses manifestations naturelles et légitimes du sentiment national ou de la conscience nationale (identité, appartenance, attachement, estime de soi), en tant que représentant de « nous[29] ». Le nationalisme, c’est un patriotisme conséquent, couronné par un édifice doctrinal[30].

3.2.  Principe de participation citoyenne

Dans son ouvrage Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé ?, Patrice Lumumba écrit : « En principe, tout homme a le droit de participer à la direction des affaires de son pays. Le mot célèbre d’Aristote, dit Jacques Maritain,  que l’homme est un animal politique, ne signifie pas seulement que l’homme est naturellement fait pour vivre en société, il signifie aussi que l’homme demande naturellement à mener une vie politique et à participer activement à la vie de la communauté politique[31]. » Après plusieurs décennies d’exclusion des Congolais de la gestion des affaires de leurs collectivités, la revendication du droit de participation se révèle d’une importance capitale. Nonobstant les incertitudes qui prévalaient quant au calendrier de la décolonisation, l’implication des habitants dans la vie politique de leurs entités de base pouvait contribuer à l’enclenchement d’un cercle vertueux. En effet, les phénomènes sociaux tels que l’apathie, la désocialisation, l’anomie ou la persistance d’une culture paroissiale puisent leurs racines dans un contexte de non-participation politique. Qui plus est, la facilité avec laquelle la puissance coloniale instrumentalisait les sentiments d’appartenance ethnique ou tribale pour diviser les leaders politiques s’explique par l’exclusion des « citoyens » congolais de la vie politique de leurs collectivités. Les théories modernes des politiques publiques consacrées aux effets de la participation mettent en avant les multiples vertus de ce principe de participation, notamment l’amélioration des liens sociaux grâce à la création de nouvelles sociabilités, l’insertion des catégories sociales les plus défavorisées et l’accroissement du capital social comme ressource indispensable à l’épanouissement des masses populaires[32].

  1. CONTEMPORANÉITE DU LUMUMBISME À L’AUNE DE LA PROBLÉMATIQUE DE L’ENGAGEMENT PATRIOTIQUE DE LA DIASPORA

4.1.  Le lumumbisme comme l’un des outils pour lutter contre la crise

Dans cette dernière partie, nous voudrions montrer partiellement comment les principes fondamentaux du lumumbisme peuvent servir de moyen pour lutter contre les fléaux qui sévissent en RDC. Nous n’aborderons ici que les trois principes évoqués précédemment, à savoir la participation citoyenne, le nationalisme et le patriotisme.

-         La participation politique comme élément stratégique

 En effet, les fléaux qui caractérisent la crise politique et l’instabilité endémique dans notre pays appartiennent à des répertoires les plus divers, tels que la crise de légitimité du pouvoir, la corruption, le tribalisme, le pillage des richesses nationales et la perte de souveraineté. S’agissant de la crise de légitimité du pouvoir, rappelons, si besoin en était, qu’au terme de l’exposé des motifs de la Constitution congolaise en vigueur, il est formellement reconnu que, « depuis son indépendance le 30 juin 1960, la République démocratique du Congo est confrontée à des crises politiques récurrentes dont l’une des causes fondamentales est la contestation de la légitimité des institutions et de leurs animateurs ». Si toute la classe politique a fait cet aveu pour le moins curieux lors de l’élaboration de la Constitution du 18 février 2006, qu’a-t-il été fait depuis pour remédier effectivement à cette crise de légitimité du pouvoir, dûment considérée comme cause primaire des conflits qui ensanglantent constamment la RDC ? Plusieurs travaux[33] de recherches empiriques consacrés aux effets du principe de participation mettent en évidence l’impact positif de ce principe sur le contexte de crise de légitimité du pouvoir[34], sur les effets pervers de la mondialisation[35] et sur des phénomènes tels que la fracture sociale[36] et la corruption[37]. Par ailleurs, rappelons que, face à la crise de la démocratie représentative ces trois dernières décennies et face à la remise en question subséquente du modèle traditionnel stato-centré de la gestion des affaires publiques, l’ingouvernabilité des États modernes postule aujourd’hui la mise en œuvre de nouveaux paradigmes de l’action publique fondés sur le principe de la participation (démocratie participative, démocratie délibérative, démocratie de proximité, gouvernance ou arbre à palabre) dont la société civile constitue le cadre par excellence.

Par ailleurs, il importe de relever que même dans des contextes d’autoritarisme, voire du colonialisme, la participation politique aussi insignifiante soit-elle, permet aux exclus ou aux opprimés de prendre la mesure réelle des enjeux auxquels ils ont à faire face, et des défis à relever. Dans le cadre de sa thèse de doctorat, Alice Mazeaud montre comment le principe de participation peut cristalliser « un ensemble de valeurs et de croyances présentées comme discriminantes »[38] dans une stratégie de conquête du pouvoir. La réflexion sur les rapports dialectiques entre la participation politique et la contestation politique mérite une attention particulière dans la perspective de stratégie politique. Ainsi, dans le contexte d’autoritarisme, il est déconseillé de faire en sorte que la lecture du Prince soit l’apanage de prince, car cela favoriserait le statu quo.

-         Le nationalisme et le patriotisme comme rempart de la souveraineté

Quant au nationalisme et au patriotisme, nous pouvons aisément constater que la négation de ces deux principes du lumumbisme dans notre pays a pour conséquence l’empiétement récurrent de la souveraineté, notamment par la violation de l’intégrité territoriale, le pillage des richesses nationales, la gangrène du tribalisme et une forte dépendance extérieure de la RDC. S’agissant du tribalisme, le professeur Crawford Young notait : « Aucune étude sérieuse de l’évolution politique au Congo ne peut laisser de côté le difficile problème du “tribalisme”, ou de ce que l’on peut encore appeler “l’ethnicité”. C’est l’un des problèmes majeurs qui mettent en question l’existence même de l’entité congolaise[39]. » Il convient de rappeler par ailleurs que le patriotisme est consubstantiellement lié au principe de participation citoyenne ou à l’élargissement de la citoyenneté. Préoccupés par des luttes internes et les attaques de leurs voisins, les Grecs « cherchèrent la recette de la paix sociale[40] ». D’où l’idée d’Aristote d’élargir la citoyenneté, c’est-à-dire d’accorder davantage le droit de participation aux citoyens afin de créer la cohésion sociale, l’unité nationale, et surtout susciter le sentiment patriotique comme rempart de la souveraineté et de l’intégrité territoriale. De même, Machiavel estimera qu’une république stable est impossible sans vertu patriotique, et que le patriotisme doit être entretenu par la participation des citoyens aux affaires de la cité. C’est ainsi qu’en comparant l’instabilité et la vulnérabilité de la république de Florence à la puissance et à la stabilité de Rome, l’auteur du Prince conclut que la stabilité de Rome s’explique, entre autres, par la liberté et le droit de participation reconnus aux citoyens romains[41]. Au demeurant, Alexis de Tocqueville, au travers de son œuvre majeure De la démocratie en Amérique, établira la même corrélation entre la sauvegarde de la liberté républicaine et la participation citoyenne. La RDC ne peut échapper à cette logique implacable, car le partage du pouvoir entre les dirigeants des partis politiques[42], au mépris des préoccupations du peuple, ne peut  susciter un quelconque sentiment patriotique. Le nationalisme et le patriotisme ne se décrètent point. Ainsi, la consécration constitutionnelle de ces principes, selon l’esprit des articles 9, 35 et 50[43], n’a aucun impact sur le vécu quotidien[44] des Congolais ni sur la pratique institutionnelle. Ce sont des phénomènes sociétaux, dont l’enracinement dans la conscience collective dépend de plusieurs facteurs.  

4.2.  La problématique de la structuration et de l’engagement patriotique de la diaspora

La réflexion sur la problématique de l’organisation de la diaspora congolaise et de son engagement patriotique peut, au premier abord, s’inspirer de l’appel lancé par Patrice Lumumba en ces termes : « Si les Congolais se sont unis avant l’indépendance pour combattre le colonialisme oppresseur, il est un devoir pour eux de s’unir aujourd’hui pour faire face aux ennemis de cette indépendance[45]. » Certes, cet appel conserve toute sa pertinence aujourd’hui. Cependant, il n’en demeure pas moins qu’à défaut d’un « socle de valeurs républicaines » largement partagé, la quasi-totalité des regroupements sociopolitiques s’est disloquée à la veille et au lendemain de l’indépendance. La « dialectique de la fragmentation[46] » évoquée par le politologue américain Crawford Young, au regard de l’atomisation du paysage politique congolais et de la prolifération de gouvernements provinciaux dissidents, témoigne, à n’en pas douter, de l’extrême fragilité de tout regroupement sociopolitique dépourvu d’une véritable idéologie. Cette réalité historique doit nous interpeller à plus d’un titre. Elle s’observe encore aujourd’hui en RDC, où l’on peut légitimement s’interroger sur l’existence d’un véritable parti politique[47], ou même d’une société civile[48]. S’agissant, en l’occurrence, de la structuration de la diaspora congolaise en vue de son engagement patriotique, il n’est pas inutile de s’interroger sur les facteurs inhibiteurs qui ont souvent empêché l’organisation efficiente de la diaspora congolaise depuis deux décennies au moins. En effet, le processus de mobilisation et de structuration de la diaspora en vue de son implication dans la vie politique nationale s’inscrit logiquement dans une perspective de sociologie de mouvement social. Selon François Chazel, ce type de mouvement se définit comme une « entreprise collective de protestation et de contestationvisant à imposer des changements – d’une importance variable – dans la structure sociale et/ou politique par recours fréquent – mais pas nécessairement exclusif – à des moyens noninstitutionnalisés[49] ». Toute société est traversée en permanence par des antagonismes d’intérêts et d’aspirations qui peuvent être à l’origine de tensions. Dès lors, le passage de l’action individuelle à l’action collective, ou l’engagement d’un individu dans un mouvement collectif qui vise à satisfaire des aspirations communes, n’a rien de naturel. Dans la perspective de la structuration de la diaspora, au regard du préambule du Deuxième appel à la convention des Congolais de Suisse (9 novembre 2013), quatre questions s’imposent. Primo, quelle est la part respective du calcul rationnel fondé sur l’individualisme méthodologique et celle de la contrainte collective ou du volontarisme civique, voire du militantisme bénévole ? Secundo, qu’est-ce qui pousse un individu à agir à des fins qui dépassent ses intérêts individuels immédiats ? Tertio, à quelles conditions des individus en viennent-ils à agir collectivement pour défendre ou promouvoir des fins collectives ? Quarto, si l’action collective est un « agir ensemble » intentionnel visant le triomphe des fins partagées, qu’est-ce qui empêche un individu de s’engager dans une action collective dont l’intérêt immédiat pour lui n’est pas nécessairement identifiable[50] ? Ce questionnement met en évidence deux approches qui présideraient diversement à l’organisation de la diaspora et à son engagement patriotique. La première approche, fondée sur le paradigme d’Olson[51], privilégie un comportement utilitariste, où l’individu surévalue d’abord ses intérêts ou ses préférences (morales ou spirituelles) avant de s’engager dans une action collective. Quant à la seconde approche relevant du paradigme holistique, l’engagement se fait par nécessité d’un impératif communautaire, fût-ce au mépris de ses préférences personnelles. Ce type d’engagement est fréquent dans le cadre d’une « communauté civique participative et solidaire[52] ». En effet, à la différence de l’économiste américain, Mencur Olson, le sociologue italien, Alessandro Pizzorno estime que l’engagement dans une action collective s’explique entre autres par un phénomène permanent de quête identitaire ou de reconnaissance des autres[53].

 

 Au regard des implications de ces deux approches dans la perspective de l’organisation de la diaspora, il est impérieux de dépasser leurs contradictions afin de dégager une synthèse susceptible de redynamiser la démarche de la diaspora. Cette synthèse devrait par ailleurs déterminer un socle de valeurs, de principes et d’options stratégiques largement partagé. Ce « noyau identitaire doctrinal » devrait prendre en considération la spécificité de la diaspora congolaise, qui est à la fois plurale et variable.

4.3.   Essai sur l’articulation de la pluralité de la diaspora congolaise

La pluralité de la diaspora congolaise peut se décliner de diverses manières, selon tel ou tel critère en lien avec des problématiques précises. En effet, nous pouvons notamment y trouver :

  • les membres de la diaspora qui, pour des raisons de convenance personnelle, n’envisagent aucune possibilité d’aller sur terrain (en RDC),
  • les membres de la diaspora qui estiment que leur présence, aussi brève soit-elle, en RDC constituerait un risque pour leur vie,
  • les membres de la diaspora se trouvant presque au terme de leurs études, et dont le séjour à l’étranger ne peut se prolonger pour des raisons administratives,
  • les membres de la diaspora qui, pour des raisons professionnelles, sont à cheval entre la RDC et leur pays d’accueil,
  • les membres de la diaspora naturalisés, bien qu’ils conservent l’âme congolaise, n’envisagent aucune possibilité de s’impliquer sur le terrain,
  • les membres de la diaspora entretenant des relations particulières avec certaines personnalités œuvrant  au sein des institutions de la république,
  • les membres de la diaspora ayant opté pour la violence physique contre les personnalités œuvrant au sein des institutions de la république,
  • les membres de la diaspora ayant adhéré aux différents partis politiques concurrents agissant sur le terrain[54].

À cela, il convient d’ajouter l’un des facteurs de différenciation le plus déterminant, à savoir le degré de compréhension ou de mépris des réalités politiques, sociales et institutionnelles de la RDC. En effet, l’importance de la pluralité de lectures d’une réalité sociale au sein d’un groupe est inversement proportionnelle à l’ampleur des difficultés pour la réalisation de l’action collective. Il va sans dire que cette pluralité de la diaspora va impacter sur son apport, ses moyens d’action et ses perspectives téléologiques.

La crédibilité et la notoriété de la diaspora congolaise, ainsi que le succès de son engagement patriotique, dépendront de sa capacité à concilier, autant que faire se peut[55], les différentes tendances en son sein, dans un esprit de tolérance mutuelle, d’humilité et de réalisme. On ne peut légitimement revendiquer la démocratie que lorsque l’on est capable d’en assumer les exigences.

 

 

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

 

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RÉSUMÉ

 

Dans la perspective de la convocation des États généraux de la diaspora congolaise, lesquels devraient servir d’instrument stratégique à l’engagement patriotique de celle-ci, notre propos vise spécialement à revisiter l’action et la pensée politiques de Patrice Émery Lumumba comme source d’inspiration. Il s’agit de questionner la contemporanéité des valeurs et des principes qui constituent le fondement doctrinal du lumumbisme, notamment le nationalisme et le patriotisme, la souveraineté nationale (l’indépendance), l’unité nationale, le panafricanisme, la justice sociale, le neutralisme positif et la participation citoyenne. En effet, comment la diaspora congolaise inspirée du lumumbisme peut-elle s’engager dans la vie politique nationale ? Notre propos suggère l’examen de deux approches d’engagement sociopolitique : l’une, fondée sur le paradigme d’Olson (principe du ticket gratuit), et l’autre, fondée sur le paradigme de l’action collective (le volontarisme civique), dans la perspective d’Alessandro Pizzorno. Cependant, à partir d’une démarche dialectique, nous pouvons dépasser les contradictions de ces deux paradigmes et dégager une synthèse qui tienne compte des enjeux et des défis spécifiques à la posture de la diaspora congolaise, qui est à la fois plurale et variable.

 

 

Abstract

In view of the convocation of the States-General of the Congolese diaspora , which should serve as a strategic instrument to patriotic commitment to it , our purpose is specifically to revisit the political action and thought of Patrice Emery Lumumba as inspiration. It is to question the contemporaneity of values ​​and principles that form the doctrinal foundation of Lumumba , including nationalism and patriotism , national sovereignty ( independence) , national unity , Pan-Africanism , social justice, positive neutralism and citizen participation . Indeed, how the Congolese diaspora inspired Lumumba can it engage in national politics ? About Our review suggests two sociopolitical engagement approaches. One , based on the paradigm of Olson ( principle of free ticket) , and the other based on the paradigm of collective action ( civic voluntarism ) in the Alessandro Pizzorno perspective. However, from a dialectical approach can overcome the contradictions of these two paradigms and produce a synthesis that takes into account the issues and challenges specific to the posture of the Congolese diaspora , which is both plural and variable.

 



[1] J.-P. SARTRE, préface, in J. VAN LIERDE, La Pensée politique de Patrice Lumumba, Paris, Présence africaine, 1963, p. XLIV.

[2] Jour de l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961.

[3] Cf. O. DUHAMEL et Y. MÉNY, Dictionnaire constitutionnel, Paris, PUF, 1992, pp. 921-924 ; G. HERMET et al., Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, 5e éd., Paris, Armand Colin, 2001, pp. 277-278.

[4] J.-F. SOULET et S. GUINLE-LORINET, Précis d’histoire immédiate, Paris, Armand Colin, 1989, cité par G. PERVILLÉ, « Introduction et conclusion du colloque : Bilan et perspectives de l’histoire immédiate », GRHI (Groupe de recherche en histoire immédiate), 5-6 avril 2006, Toulouse, Cahier d’histoire immédiate, n° 30-31, automne 2006-printemps 2007, pp. 5-9.

[5] J.-F. SOULET, L’histoire immédiate. Historiographie, sources et méthodes, 2è éd., Paris, Armand Colin., 2012, quatrième de couverture.

[6] B. VERHAEGEN, Introduction à l’histoire immédiate, Bruxelles, J. Duculot, 1974, pp. 189-190.

[7] Selon M. WEBER, la neutralité axiologique interdit au savant et au professeur de porter un jugement sur les « conceptions du monde » énoncées du haut de leur chaire. Les chercheurs « doivent s’interdire de confondre jugement de fait et jugement de valeur et exercer une vigilance épistémologique à l’égard de leurs propres croyances et de leurs propres engagements », in Lexique de sociologie, 3e éd., Paris, Dalloz, 2010, p. 225.

[8] Sur l’histoire immédiate, lire avec intérêt J.-F. SOULET, L’Histoire immédiate. Historiographie, sources et méthodes, 2e éd., Paris, Armand Colin, 2012 ; voir aussi J. TSHONDA OMASOMBO (dir.), Le Zaïre à l’épreuve de l’histoire immédiate, hommage à Benoît Verhaegen, Paris, Karthala, 1993.

[9] C. YOUNG, Introduction à la politique congolaise, Bruxelles, CRISP, 1968, p. 351.

[10] Selon le constitutionnaliste français D. G. LAVROFF, la loi fondamentale du 19 mai 1960, que la Belgique a élaborée pour le Congo, est en quelque sorte un cadeau empoisonné, in D.G. LAVROFF Les Systèmes constitutionnels en Afrique noire. Les États francophones, Paris, Pedone, 1976, p. 392.

[11] Le parlementarisme orléaniste est un modèle de régime politique belge, qui tire ses origines du système français instauré par le duc Louis-Philippe d’Orléans (roi de 1830 à 1848). En effet, selon O. Duhamel et Y. Mény, « ce régime comporte un grave inconvénient car il ne peut fonctionner correctement que si le chef de l’État et la majorité parlementaire ont la même orientation politique ». Le gouvernement étant politiquement responsable à la fois devant le Parlement et le président, en cas de crise comme au Congo en 1961, seules les élections législatives anticipées sont envisageables. Voir à ce propos O. DUHAMEL et Y. MÉNY, op. cit., p. 688.

[12] Cf. G. HERMET et al., op. cit., p. 134.

[13] P. PACTET, Institutions politiques. Droit constitutionnel, 9e éd., Paris, Masson, 1989, p. 27.

[14] Cf. Dictionnaire de la pensée politique : hommes et idées, Paris, Hatier, 1989, p. 382 ; voir aussi B. VERGELY, Dictionnaire de la philosophie, Paris, Milan, 2004.

[15] Pendant la Conférence nationale (1992), plus de trente partis politiques se réclamaient du lumumbisme.

[16] G. HEINZ et H. DONNAY, Lumumba Patrice, les cinquante derniers jours de sa vie, Bruxelles, CRISP, 1966, p. 20.

[17] J. VAN LIERDE, op. cit., p. 21.

[18] Ibid., p. 128.

[19] Idem.

[20] Ibid., p. 29.

[21] Ibid., p. 11.

[22] Ibid., p. 396.

[23] Pour les principes et les valeurs constitutifs du lumumbisme, nous avons exploité les ouvrages et les documents suivants : P. E. LUMUMBA, Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé ?, Bruxelles, Office de publicité, 1961 ; J. VAN LIERDE, La Pensée politique de Patrice Lumumba, Paris, Présence africaine, 1963 ; L. LOPEZ ALVAREZ, Lumumba ou l’Afrique frustrée, Paris, Cujas, 1964 ; C. LECLERCQ, L’ONU et l’Affaire du Congo, Paris, Payot, 1964 ; F. VAN LANGENHOVE, Consciences tribales et nationales en Afrique noire, Bruxelles, Institut royal des relations internationales, 1960 ; J. GÉRARD-LIBOIS (dir.), Congo 1959, Bruxelles, CRISP, 1960 ; C. YOUNG, Introduction à la politique congolaise, Bruxelles, CRISP, 1968 ; W. J. GANSHOF VAN DER MEERSCH, Congo mai-juin 1960. Rapport du ministre chargé des Affaires générales en Afrique, 1960 ; Discours de Lumumba prononcé à la Conférence d’Accra le 11 décembre 1958 ; Discours de Lumumba prononcé à Léopoldville le 28 décembre 1958 ; Exposé de Lumumba sur l’unité africaine et l’indépendance nationale au Séminaire international d’Ibadan (Nigeria) le 22 mars 1959 ; Déclaration de Lumumba à la séance de la Table ronde à Bruxelles (27janv.1960) ; Protocole du cartel Lumumba signé le 10 juin 1960 à Léopoldville ; Discours de Lumumba lors de la cérémonie de la proclamation de l’indépendance le 30 juin 1960 à Léopoldville ; Lettre à sa femme Pauline, novembre 1960 ; Ultime message de Lumumba prisonnier adressé aux Congolais peu de jours avant son assassinat (in J. VAN LIERDE, op. cit.).

[24] P. E. LUMUMBA, Lettre à Pauline Lumumba, cité par J. VAN LIERDE, op. cit., p. 389.

[25] P.-F. GONIDEC, Les Systèmes politiques africains, 3e éd., Paris, LGDJ, 1997, p. 98.

[26] P. DE SENARCLENS et Y. ARIFFIN, La Politique internationale. Théories et enjeux contemporains, 6e éd., Paris, Armand Colin, 2010, p. 136.

[27] Dictionnaire de la pensée politique, op. cit., pp. 563-566.

[28] A. HASBI, Théories des relations internationales, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 68.

[29] J. TOUCHARD et al., Tendances politiques dans la vie française depuis 1789, Paris, Hachette, 1960, p. 135.

[30] P.-A.TAGUIEFF, « Le nationalisme des nationalistes », in G. DELANNOI et P.-A. TAGUIEFF (dir.), Théories du nationalisme. Nation, nationalité, ethnicité », Paris, Kimé, 1991, pp. 47-124.

[31] P. E. LUMUMBA, Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé ?, Bruxelles, Office de publicité, 1961, p. 38.

[32] Sur les vertus du principe de participation, voir M.-H. BACQUÉ, H. REY et Y. SINTOMER, « La démocratie participative, un nouveau paradigme de l’action publique ? », in M.-H. BACQUÉ, H. REY et Y. SINTOMER (dir.), Gestion de proximité et démocratie participative. Une perspective comparative, Paris, La Découverte, 2005, pp. 9-44 ; M.-H. BACQUÉ et Y. SINTOMER, « Introduction : Le temps long de la participation », in M.-H. BACQUÉ et Y. SINTOMER (dir.), La Démocratie participative. Histoire et généalogie, Paris, La Découverte, 2011, pp. 9-34.

[33] Voir à ce sujet les travaux du GIS « Participation du public, décision, démocratie participative » publiés dans sa revue Participations, 2011/1 et 2012/1.

[34] Cf. M.-H. BACQUÉ, H. REY et Y. SINTOMER, op. cit., pp. 9-44.

[35] Cf. M. GRET et Y. SINTOMER, Porto Alegre. L’espoir d’une autre démocratie, Paris, La Découverte, 2002, p. 25.

[36] Cf. M.-H. BACQUÉ, H. REY et Y. SINTOMER, op. cit., pp. 9-44

[37] Cf. M. GRET et Y. SINTOMER, op.cit.,p. 28.

[38] A. MAZEAUD,  La fabrique de l’alternance. La « démocratie participative » dans la recomposition du territoire régional (Poitou-Charentes 2004-2010), Thèse de doctorat de science politique, Université de la Rochelle, 2010, pp. 457-458.

[39] C. YOUNG, op. cit., p. 107.

[40] Dictionnaire de la pensée politique, op. cit., p. 99.

[41] Ibid., pp. 100-101.

[42] Les  concertations nationales du 05 octobre 2013  n’ont qu’un seul but : le partage du gâteau. Elles ne peuvent aucunement promouvoir la cohésion nationale. 

[43] Constitution congolaise du 18 février 2006, article 9 : « L’État exerce une souveraineté permanente notamment sur le sol, le sous-sol, les eaux… » ; article 35, al. 2 : « Il [L’État] encourage l’exercice du petit commerce, de l’art et de l’artisanat par les Congolais et veille à la protection et à la promotion de l’expertise et des compétences nationales… » ; article 50 : « L’État protège les droits et les intérêts légitimes des Congolais qui se trouvent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. »

[44] Les petits commerçants souffrent d’une concurrence déloyale des Chinois et d’autres étrangers bénéficiant d’un système de crédit résolument incitatif à l’investissement.

[45] P. E. LUMUMBA, L’ultime message enregistré de Lumumba, cité par J. VAN LIERDE, op. cit., p. 397.

[46] C. YOUNG, op. cit., p. 327.

[47] Le parti politique se définit généralement comme une organisation politique permanente dont les membres se rassemblent autour de projets politiques partagés, de valeurs communes et d’alliances d’intérêts ayant pour but la conquête du pouvoir politique, cf. G. HERMET et al., Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, op. cit., p. 217 ; pour B. CONSTANT, le parti politique suppose une réunion d’hommes qui professent la même doctrine, in Lexique de sociologie, op. cit., p. 242.

[48] La société civile au Congo, surtout depuis la « transition politique », est réduite à un jeu de positionnement transitoire. À ce titre, Jean-Claude Willame écrit : « La société civile [celle du Congo] a été un tremplin pour entrer prosaïquement dans la carrière politique. D’autres ne résistèrent pas à la tentation de l’argent facile », in J.-C. WILLAME, « Gouvernance et pouvoir. Essai sur trois trajectoires africaines (Madagascar, Somalie, Zaïre) », Cahiers africains, n° 7-8, avril 1994, p. 139.

[49] F. CHAZEL, cité dans Lexique de sociologie, 3e éd., Paris, Dalloz, 2010, pp. 218-219.

[50] Cf. P. BRAUD, Sociologie politique, 6e éd., Paris, LGDJ, 2002, pp. 287-288 ; voir aussi M.-H. SOULET (éd.), Agir en société. Engagement et mobilisation aujourd’hui, Fribourg, Academic Press Fribourg, coll. Res Socialis, vol. 19, 2004, p. 15 ; E. NEVEU, Sociologie des mouvements sociaux, 3e éd., Paris, La Découverte, coll. Repères, 2002, pp. 9-10.

[51]Cf.D. CHAGNOLLAUD, Science politique. Éléments de sociologie politique, 7e éd., Paris, Dalloz, 2010, pp. 197-198 ; voir aussi G. HERMET et al., Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, op. cit., p. 207.

[52] Voir le sens de ce concept in G. HERMET et al., op. cit., p. 38.

[53] Cf. V. SALA  PALA et al. , L’action collective face à l’imbrication des rapports sociaux. Classe, ethnicité, genre, Paris, L’Harmattan, 2009, pp. 38-40.

 

[54] Comme on peut  aisément le constater, cette liste ne peut être exhaustive.

[55] Sans toutefois vendre son âme…